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Il y a plusieurs moyens d’envisager la présence de l’extrême droite au sein du mouvement des Gilets Jaunes. Nous ne pensons pas pouvoir régler la question en observateurs lucides attelés à déterminer le pourcentage de nuances « brunes » au sein du mouvement. Il ne s’agit pas de nier leur présence mais plutôt de l’envisager autrement. Dans cet article, nos amis du journal international Liaisons ont demandé à Alexey Samoedov de nous livrer ses impressions et quelques leçons à tirer, selon lui, de Maïdan et du soulèvement survenu en Ukraine en 2014. Si la situation ukrainienne était très différente et que la guerre avec la Russie a définitivement fermé certaines possibilités, on retiendra tout de même qu’il ne faut jamais se laisser aller au fatalisme : « Il existe pourtant une anecdote à propos de Kharkiv (deuxième ville d’Ukraine) pendant Maidan. Les anarchistes sont arrivés à l’occupation juste avant les nazis et s’y sont installés. Quand les fascistes ont débarqué et aperçu des bannières à la symbolique anarchiste, ils sont repartis chez eux en se lamentant que les ’communistes’ s’emparaient de la révolution. »

En prenant à cœur les manifestations locales de phénomènes politiques planétaires, Liaisons interroge les horizons multiples et parfois effacés d’amis qui ne cèdent pas à l’indigence de l’époque. Au printemps 2018, nous nous sommes penchés sur la question populiste, dans Au Nom du peuple (Editions Divergences). Entre la déliquescence certaine de la politique classique et une crise environnementale palpable, entre les replis nationaux et les crises migratoires mondiales, sans oublier les éternelles trahisons de la gauche et les montées en puissance d’un post-fascisme 3.0., nous sentions et nous sentons toujours que quelque chose de décisif se joue dans cette phase de réaction qui s’est abattue sur le monde depuis le reflux des Printemps Arabes comme des mouvement de places aux États-Unis et en Europe.

L’heureuse folie qui s’était emparée des Champs-Élysées le 24 novembre a ressurgi le samedi 1er décembre, dans la plus grande émeute que Paris ait connue depuis 1968. Qui sait si les évènements insufflés par le mouvement des gilets jaunes pourraient prendre les allures d’un mouvement insurrectionnel dans les semaines à venir ? Pourtant, la confusion de l’époque régnant, celle-ci se répand au sein du mouvement même. Pendant que la presse nationale est occupée à gloser sur la déraison des gilets jaunes qui accueilleraient des casseurs, l’extrême droite la plus crasse tente de s’approprier l’élan du mouvement, la gauche des syndicats se jette très timidement dans la bataille et une certaine autonomie, pourtant révolutionnaire, ne sait pas comment se rattacher à un phénomène qui la dépasse. Entre-temps de douteux drapeaux flottent sous les gazes et sur les barricades, des chants à l’histoire sordide sont partagés ; ce qui amène un grand nombre de personnes à se questionner sur la tournure du mouvement et la pertinence de se solidariser avec les Gilets Jaunes. En effet, nous voyons les forces fascistes s’organiser, fleurir et prendre de l’importance autant physiquement que dans le discours médiatique, ce qui ressemble fort à la dernière situation insurrectionnelle qu’a connue l’Europe.

Le dernier soulèvement d’ampleur en Europe fut celui qui se cristallisa avec la révolution de Maïdan en 2014. Il aboutit à la destitution du Président ukrainien Victor Ianoukouvitch, mais aussi à une guerre de plus ou moins basse intensité entre l’Ukraine et la Russie. De par leur caractère opaque, rendant toute lecture idéologique bien fragile, les événements ukrainiens résonnent, d’une certaine manière, avec le contexte français de ces dernières semaines. Dans le cadre de la section Correspondances de Liaisons, nous avons donc demandé à Alexey Samoedov de nous résumer rapidement quelques leçons tirées de Maïdan. Nous publions également quelques extraits de son texte - ’Un très long hiver’ paru au préalable dans Au Nom du peuple -, qui montre comment les mythes et imaginaires nationaux furent mobilisés et détournés, ce qui déstabilisa une grande parti de la gauche et eut pour effet final de l’éloigner. Ne faisons pas la même erreur.

Les leçons de Maïdan.

Maïdan jette une lumière étrangement familière sur le contexte français actuel. Puisque cela semble être un enjeu important du mouvement des gilets jaunes, il convient peut-être de commencer en abordant la question de l’extrême-droite. 

D’abord, n’abandonnez pas trop facilement le combat contre les fascistes. Il existe un proverbe russe qui dit ’si tu mets une cuillère de merde dans un pot de miel, il devient un pot de merde’. C’est un principe qui semble guider les anarchistes et la gauche dans leur perception des mouvements sociaux. À peine voient-ils une poignée de fascistoides agir publiquement dans un mouvement de plusieurs milliers de personne qu’ils maudissent le tout et retournent à leur chaumière se plaindre des masses inconscientes. Il existe pourtant une anecdote à propos de Kharkiv (deuxième ville d’Ukraine) pendant Maidan. Les anarchistes sont arrivés à l’occupation juste avant les nazis et s’y sont installés. Quand les fascistes ont débarqué et aperçu des bannières à la symbolique anarchiste, ils sont repartis chez eux en se lamentant que les ’communistes’ s’emparaient de la révolution. Le proverbe marche donc dans les deux sens. J’imagine que ce mode de fonctionnement est utile pour une tolérance zéro vis-à-vis de la réaction dans nos lieux, espaces et évènements, mais cela ne marche absolument pas à l’échelle d’un mouvement de masse. Il faut venir, voir, observer et en être, puis aviser par la suite. Une chose : la présence de l’extrême-droite ne signifie pas son hégémonie. Si existe une telle hégémonie, c’est bien souvent une production de la couverture médiatique. À Maïdan par exemple, l’extrême-droite n’était définitivement pas une force décisive du mouvement, mais les images de nazis à l’avant-garde de la rébellion - une image produite par les médias russes et relayée par certains libéraux ukrainiens - était si forte que la droite ukrainienne en a bénéficié et elle en bénéficie toujours à l’heure actuelle. Par ailleurs, cette droite doit également remercier une grande partie des réseaux d’information de la gauche et des anarchistes pour avoir colporté ces conneries jusqu’à aujourd’hui. Dans ce cas, les constructions médiatiques dominent bel et bien les autres histoires. Terrible leçon par ailleurs : on peut ’accidentellement’ aider la droite en ne participant pas au mouvement, puis en relayant le récit que les fascistes y ont l’avantage.

Une autre grande leçon que j’ai retenue fut la conséquence d’un certain sentiment de perdre pied. Nous étions complètement dépassés par les évènements autour de nous et les standards activistes ne nous ont guère aidé. Nos petites théories étaient basées sur des assomptions qui ne reflétaient en rien ce qui se passait sous nos yeux. L’aspiration de maintenir la situation politique sous son contrôle théorique, d’avoir une explication stable sur la suite des évènements, une tendance pourtant si caractéristique dans certains groupes radicaux, est véritablement paralysante. Nos idées du ’Peuple’ et des comportements ’normaux’ sont ainsi immédiatement devenues obsolètes et il est devenu évident que nous ne connaissions pas beaucoup de gens en dehors de nos milieux. Normalement, on s’attend de quelqu’un qu’il ait une attitude politique plus ou moins claire, de telle sorte qu’une interaction ’politique’ consiste à combattre certaines idées et à en défendre d’autres qui - on l’espère - vont germer. Cela semble paternaliste et avant-gardiste, mais je crois que la plupart des radicaux pensaient ainsi - et agissent toujours de la sorte. À Maïdan, l’absolue majorité des manifestants n’avait aucune expérience politique préalable mais avait définitivement une perception politique de la situation. Celle-ci n’était évidemment pas toujours clairement articulée et changeait souvent. Les militants professionnels n’avaient guère d’influence et ne définissaient pas l’agenda et les tactiques du mouvement. Il serait très trompeur de vouloir expliquer les discours et directions du mouvements par la seule présence de tel ou tel groupe politique. Par exemple, les symboles et slogans qui apparurent avaient peu à voir avec leurs usages traditionnels et étaient sans cesse réinventés. Il n’y avait pas une idée qui arrivait, circulait et gagnait de l’hégémonie. Maïdan fonctionnait plutôt de manière bien plus créative et il fallait être parti prenant du mouvement pour le comprendre.

L’insurrection fut absolument rafraîchissante et radicalement ouverte, à tel point que c’en était effrayant : tout le contraire de l’évènement clos et fermé qu’on en a fait historiquement. Les gens autour de nous, nos propres camarades également, se sont transformés d’une manière fulgurante et souvent surprenante. 

Un second aspect dérivant du sentiment de perdre pied, de se noyer dans un flot d’évènements, fut de dépasser le pessimisme - si omniprésent dans l’espace post-soviétique - et de réaliser que tout était encore possible. Si nous avions été plus ouverts face à l’événement dès le départ, nous aurions aperçu ses immenses possibilités plus tôt. Hélas, la plupart des radicaux (activistes, gauchistes, anarchistes, etc.) n’étaient pas prêts à concevoir l’ampleur que pourrait prendre un tel évènement. D’une manière générale, ils étaient contents que ’quelque chose se passe’, sans pour autant compter sur le fait que les ’masses’ agiraient correctement. 

Il est difficile d’encadrer théoriquement un tel évènement, mais une chose est certaine : l’expérience de Maïdan nous a tous changé. Ce fut un évènement radical et ouvert - j’imagine, comme toute insurrection. C’est pour cela que je me sens souvent triste lorsque je vois passer des textes radicaux qui parlent de Maïdan comme d’une énième insurrection matée, renforçant l’idée que seule l’extrême-droite et les capitalistes ont pu tirer profit de masses dupées.

 Alexey Samoedov

UN TRÈS LONG HIVER

Comme presque tous les soulèvements contemporains, Maïdan prit par surprise les anarchistes, les gauchistes et les milieux politiques en général et ce, des deux côtés de la frontière. Historiquement, les milieux radicaux russes, ukrainiens et biélorusses ont toujours été très proches, entretenant de nombreux contacts. Entre toutes les situations, l’Ukraine était considérée comme la moins mauvaise, jouissant de plus de liberté – c’est-à-dire d’un peu moins de répression. Mais la réalité sociale ukrainienne n’en était pas moins cruelle : Ianoukovitch tentait de concentrer toutes les ressources et les pouvoirs entre ses mains, et resserrait les boulons des libertés civiles tout en imposant des réformes néolibérales. Lorsque nous nous retrouvions entre camarades des différents pays, nous plaisantions que bientôt l’Ukraine deviendrait la Russie, la Russie, la Biélorussie et la Biélorussie, la Corée du Nord. Il semblait que tout ne pouvait qu’aller de mal en pis. Si quelqu’un avait prophétisé au jour de l’an 2014 que Maïdan deviendrait l’un des soulèvements les plus importants des dernières décennies en l’Europe de l’Est, il aurait été accueilli par des éclats de rire.

Au départ, une bonne partie des milieux de l’extrême gauche en Ukraine ne croyaient pas aux perspectives ouvertes par ce mouvement. Quelques-uns se souvenaient encore de l’échec du mouvement anti-corruption de 2004, qui n’avait abouti qu’à un léger remaniement du personnel politique, et ne voyaient dans les manifestations de 2014 que des « pièges à cons ». D’autres, au contraire, ne voulaient pas s’embarrasser de tant d’analyses, et considéraient simplement qu’il est important de prendre part à toute initiative populaire. Et Maïdan était effectivement – dans l’expérience, du fait de son esthétique et par sa composition – un tel soulèvement « populaire ».

La majorité d’entre nous n’arrivaient pas à cesser de tergiverser. La présence de slogans vaseux sur le rattachement à l’Union européenne, la participation de la droite et des néonazis, tout cela nous mettait mal à l’aise. Bien que l’extrême droite n’arrivait pas à dicter ses directions au mouvement, elle était manifestement la frange la mieux organisée et n’hésitait pas à exclure ses ennemis. Ce qui jouait pour elle, c’était aussi le fait que toute la symbolique de la gauche était unilatéralement perçue par Maïdan comme un rappel de l’URSS, et en cela impérialiste et rattachée au régime de Ianoukovitch. Pour leur part, les franges anarchistes et radicales n’étaient pas assez nombreuses ni organisées pour participer au mouvement en tant que groupe distinct.

À la fin décembre 2014, le mouvement, qui était alors devenu massif, semblait néanmoins à court d’idées et condamné à devenir un simple campement dans le froid et l’ennui. Mais à la mi-janvier, le président décida soudainement de durcir la répression et passa des lois d’exception. La police attaqua violemment l’occupation, faisant plusieurs victimes. Après ces attaques, la situation changea radicalement : il s’agissait à présent d’une lutte contre une véritable dictature. Laissant de côté leurs doutes, les milieux radicaux s’investirent corps et âme dans le mouvement. Ils furent rapidement rejoints par des camarades venant de pays voisins. Nous avons vu de nos yeux comment la soi-disant russophobie de Maïdan avait été inventée de toutes pièces par les médias russes. Sur les barricades, personne ne se gênait pour parler russe, même avec un accent de Moscou. Au pire, les gens plaisantaient que vous pouviez être un espion – mais ajoutaient aussitôt : « On se reverra sur les barricades à Moscou et on dégagera Poutine aussi ! ». Maïdan grandit par vagues, en prenant une forme de plus en plus radicale alors que davantage de gens s’y plongeaient. Autour des occupations, on construisait les infrastructures nécessaires au maintien de la lutte : cuisines en plein air, hôpitaux, ateliers d’arts martiaux, réseaux de transport et de distribution. Il y eut même des tentatives de faire émerger des structures décisionnelles similaires aux assemblées ou aux soviets, sans qu’elles aient assez de temps pour vraiment s’enraciner. Car la Berkout se mit tout à coup à tirer – souvent à balles réelles – sur les manifestants de Kiev. Par suite de quoi l’insurrection gagna tout le pays, occupant les bâtiments, et dégageant la police. Le régime s’essaya à une dernière offensive, mais surestima ses forces : Ianoukovitch dut déposer les armes et s’enfuit en Russie.

En apparence, Maïdan avait gagné. Quantité de gens en Ukraine avaient acquis une précieuse expérience d’auto-organisation et savaient dorénavant comment tenir la rue. Cette expérience paraissait une réussite, et les sacrifices ne semblaient pas avoir été vains. Les gens sentaient que le jeu s’était inversé et qu’ils pouvaient désormais dicter leurs conditions au pouvoir. Cependant, parmi les cercles anarchistes et gauchistes, l’euphorie s’est vite dissipée. Grâce aux efforts, pourtant opposés, des médias ukrainiens et russes, l’extrême droite réussit à donner l’image qu’elle avait formé l’avant-garde radicale de Maïdan. Une partie de ceux que l’on affrontait hier dans la rue obtinrent tout à coup des postes dans les nouvelles structures de pouvoir. Peut-être voulaient-ils régler de vieux comptes ? Chez plusieurs d’entre nous, la joie fut vite remplacée par la panique.

Pour le nouveau pouvoir ukrainien, cette guerre était certes difficile, mais elle s’avérait également une occasion inespérée de solidifier son assise. L’énergie qui était née à Maïdan fut vite canalisée vers l’assistance volontaire à l’armée ukrainienne. Cette armée faible et à moitié ruinée n’était manifestement pas en mesure de faire face à l’armée russe. Ainsi apparurent les bataillons de volontaires, qui absorbaient d’ailleurs certains éléments des forces d’autodéfense de Maïdan. Désormais, défendre la « Révolution de la dignité » ne signifiait plus se retrouver sur les barricades à Kiev, mais sur le front. Et soudain, le mouvement s’éteignit complètement : on ne proteste pas alors que le pays est en guerre.

EAUX TROUBLES

Dans les années qui ont suivi les événements de Maïdan, avec la guerre, un état d’intense confusion s’est répandu des deux côtés de la frontière russo-ukrainienne. Les discussions du mouvement tournaient presque exclusivement autour du thème du fascisme et de l’antifascisme. Les autres lignes de séparation s’en trouvaient éclipsées. Dès le début du soulèvement ukrainien, la propagande russe – recyclant le vieux vocabulaire soviétique – proclama que tous ceux qui avaient fait partie du mouvement ne pouvaient être que des fascistes, des nazis et leurs complices. Après cela, les anarchistes et les gauchistes en Ukraine se mirent à vouloir prouver qu’en réalité, c’était le gouvernement russe qui était le plus fasciste d’entre tous. Les antifascistes de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine, mais aussi d’Espagne, d’Italie et du Brésil déferlèrent soudainement vers le front, d’un côté ou de l’autre. Le plus souvent ils se retrouvèrent aux côtés de fascistes, qui se battaient aussi des deux côtés.

Rappelons que dans les premiers temps, lorsque les manifestants ordinaires se faisaient face dans la rue, ils réalisaient souvent qu’ils avaient en commun plus qu’ils ne le pensaient. Par exemple, à Kharkov, les rassemblements pro-Maïdan et anti-Maïdan se tenaient face à face sur la Place de la Liberté. Maïdan invita ses opposants à venir expliquer leurs récriminations au micro. Quelques-uns d’entre eux décidèrent, sur le coup, de changer de camp. Bien sûr, cela n’avait rien pour plaire aux nationalistes radicaux des deux côtés, ni aux organisateurs russes de l’anti-Maïdan. Ces derniers cherchaient à créer une image d’un vrai soulèvement, avec ses martyrs, au lieu de quoi ils avaient des réunions interminables et des pourparlers qui donnaient lieu à une certaine fraternisation. En outre, les deux mouvements prétendaient à l’hégémonie dans la rue, qui devait démontrer lequel des deux était réellement un mouvement « populaire ». Ainsi, les accrochages et les provocations devenaient inévitables et de plus en plus violentes. Après les événements du 2 mai 2014 à Odessa (incendie de la Maison des syndicats, ayant causé la mort de 42 militants pro-russes) et le début des combats dans l’Est, les protestations dans la rue cessèrent presque totalement et nombre d’organisateurs de l’anti-Maïdan s’exilèrent en Russie ou à l’Est, dans les Républiques populaires nouvellement créées.

Les gauchistes occidentaux, séduits au départ par les images des vieux bus soviétiques de la Berkout (police spéciale ukrainienne) se consumant dans les rues glacées de Kiev, avaient soutenu Maïdan. Toutefois, après avoir appris que les drapeaux rouge et noir étaient aussi utilisés par les fascistes, la majorité d’entre eux changèrent leur fusil d’épaule et se mirent à soutenir le « soulèvement antifasciste » dans l’Est. Puis, un reportage de Vice montra que les soi-disant antifascistes pro-russes étaient en fait aussi des fascistes. Cela acheva leur confusion. Mais il n’y avait pas que les Occidentaux qui étaient déroutés. Même les anarchistes et gauchistes de la Russie voisine en vinrent à constamment vouloir déterminer qui était devenu fasciste et qui était un vrai antifasciste. En fait, peu d’entre nous avaient une idée claire de ce qu’il fallait faire. Nous essayions de trouver des réponses là où l’on pouvait, entre autres dans le passé. Or, la réalité de la guerre et de la mobilisation générale qui l’accompagne n’était pas un objet d’analyse pour nous. Mis à part ceux qui venaient du Caucase, nous avions grandi en ne pensant pas que la guerre pouvait avoir lieu ici. Nous pensions que ces choses ne pouvaient se passer qu’en périphérie, dans un espace sur lequel nous ne pourrions avoir aucune influence. La seule histoire de guerre que nous avions en Russie était un récit simple et massivement partagé : celui de la Seconde Guerre mondiale. Un récit qu’on pouvait peu remettre en question ; une histoire à la portée de tous, schématique et émotive – ce qui en fait un instrument si efficace pour unifier le peuple russe, lui donner un mythe et un sens à ses souffrances. Voilà pourquoi mon ami et moi tentions de nous souvenir de l’histoire des partisans d’Ossip, un récit passablement négligé et oublié.

LE PRINTEMPS RUSSE CONTRE MAÏDAN

Le mouvement de l’hiver 2014 en Ukraine était profond et de longue haleine. Lorsque le président Ianoukovitch s’enfuit, la majorité des participants de Maïdan se disaient prêts à rester dans la rue pour continuer la « Révolution de la dignité », nom qu’on donnait au mouvement en Ukraine. Le régime de Vladimir Poutine, quant à lui, se retrouvait dans une position délicate. La crise économique perdurait depuis 2012 et son gouvernement était encore ébranlé par les manifestations de 2011-2012. Ce genre de soulèvement à sa porte, particulièrement un mouvement victorieux, n’avait rien pour lui plaire. Le régime trouva rapidement une façon ingénieuse non seulement de créer une unité interne, mais aussi de délégitimer tout soulèvement et toute résistance. Les événements de Maïdan n’étaient pas encore terminés que la Russie annexait la Crimée, créant de facto une guerre là où il y avait eu un soulèvement « populaire ». Le régime de Poutine montrait ainsi aux peuples voisins comment les soulèvements ont pour effet d’affaiblir une nation, en faisant une proie facile pour l’annexion.

En Russie, l’annexion de la Crimée suscita une vague spectaculaire de soutien au régime de Poutine dans les sondages. Territoire-clé dans l’identité impériale russe, la Crimée était considérée, depuis l’indépendance de l’Ukraine, le 24 août 1991, comme la première sur la liste des territoires à récupérer. Krimnash (« la Crimée est à nous ») est vite devenu un mème viral et la base d’un nouveau consensus impérial. C’est à ce moment que sont apparus deux nouveaux slogans, dont peu de gens se souviennent aujourd’hui – Le « Printemps russe » et le « Monde russe ». Le Printemps russe se voulait une référence sarcastique aux Printemps arabes. Ces derniers, déclaraient le plus sérieusement du monde les idéologues russes, n’avaient été que des opérations de la CIA dirigées contre des dirigeants légitimes. Le Printemps russe, par contraste, était un mouvement authentique de populations russes dans les pays limitrophes qui voulaient se rattacher à l’État russe en vue de ressusciter le « Monde russe ». Comme toute idée populiste, ce Monde Russe était présenté comme quelque chose qui allait de soi, sans besoin d’aucune justification : il était tout à fait naturel que des russophones aient envie d’être annexés à leur mère patrie. Dans cette opération discursive habile, ce n’est pas l’empire qui envahit ou reprend des territoires, mais bien les populations elles-mêmes qui se libèrent d’un gouvernement ennemi – soutenu par la force impériale occidentale – et retournent à leur berceau. De la même façon que l’Armée rouge n’a jamais occupé de nouveaux territoires en Europe et en Asie Centrale pendant la Grande Guerre patriotique, mais a simplement libéré ces peuples du joug du fascisme. Ainsi, la Crimée avait tout simplement « réintégré sa patrie », et l’on souligna à grands traits combien cette annexion correspondait à la volonté de sa population, qui ne pouvait être qu’exclusivement russe. Les Tatars de Crimée, qui étaient bien organisés politiquement et qui avaient protesté contre l’annexion, entre autres en boycottant le nouveau pouvoir, ont été soit ignorés ou bien présentés comme des traîtres. Après l’occupation, tous ceux qui n’étaient pas pro-russes – les activistes, les anarchistes, les membres d’associations un tant soit peu politiques – ont tous dû fuir. Certains ont été emprisonnés, certains ont tout bonnement disparu. Toute activité politique publique est devenue inimaginable. Il s’agit de la Russie, après tout – et la Russie, c’est la guerre.

APRÈS 2014

Après le choc des premiers mois, la majorité des milieux radicaux en Russie se désintéressa progressivement de cette situation décidément trop complexe. Ou bien la question de la guerre ne les concernait pas, ou encore ils n’y pouvaient rien. Simultanément, une nouvelle vague de répression secoua la Russie, dans le contexte d’un soutien populaire inouï à l’égard de Poutine. Il y avait de moins en moins d’initiatives politiques publiques, et plusieurs se tournèrent vers des projets matériels, autant des coopératives que des maisons d’édition. D’autres choisirent d’émigrer, vers l’intérieur du pays ou à l’étranger.

Quant à la gauche russe, elle se joint au concert de la propagande d’État et se mit à critiquer vivement le fascisme ukrainien. Des personnalités connues de la gauche radicale, comme Boris Kagarlitsky, se mirent à décrire les nouvelles républiques du Donbass comme le fruit d’un soulèvement antifasciste prolétarien. On pouvait désormais voir ces intellectuels prendre le thé avec les nationalistes russes à un sommet pour le Monde russe en Crimée. Les plus jeunes et les plus actifs se portèrent volontaires pour partir à la guerre, bombarder des villages, ou à tout le moins prendre quelques photos glorieuses, kalachnikov à la main. D’autres s’improvisèrent journalistes de guerre en accompagnant des brigades du Donbass comme la brigade Prizrak, dont le chef, après avoir réuni quelques néonazis de renom, appela à violer les femmes qui ne respectaient pas le couvre-feu. Tout ceci ne semblait pas troubler la gauche, aussi longtemps que ces milices continuaient à brandir les drapeaux rouges, à reprendre les chants de la Grande Guerre patriotique, agrémentés d’histoires de soldats ukrainiens entraînés par l’OTAN et d’images d’enfants tués. Une portion de la gauche occidentale se trouvait pour sa part en terrain connu, pouvant se complaire dans le récit d’une nouvelle guerre froide contre l’impérialisme américain en menant des campagnes de support pour les « antifascistes du Donbass ».

En revanche, les milieux radicaux ukrainiens poursuivirent la lancée de Maïdan. Mais les choses bougeaient vite. Les sous-cultures antifa et hardcore s’alignaient en général vers des positions de plus en plus nationalistes et patriotiques. Les milieux anarchistes n’étaient pas épargnés non plus. Les « nationalistes autonomes » du groupe Autonomous Resistance, qui avaient été présents sur les barricades de Maïdan, prônaient désormais l’idée d’un nationalisme des peuples opprimés, entendu comme un mélange d’anti-impérialisme et d’idées issues de la nouvelle droite. Selon leur logique, la nation et la classe ne sont qu’une seule et même chose, la guerre contre la Russie incarnant le combat d’un peuple opprimé contre l’impérialisme. Beaucoup suivirent une pente similaire. En voulant démasquer le caractère fasciste de l’État russe, ils se retrouvaient à supporter l’armée ukrainienne ; en appelant à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, ils se faisaient le miroir de la propagande russe et se mettaient à accuser de fascisme quiconque critiquerait la position du gouvernement ukrainien. Une partie du mouvement ukrainien, se référant toujours à la Seconde Guerre mondiale, se dit qu’il valait mieux s’unir avec le dernier des démons pour combattre le Mal absolu, c’est-à-dire la Russie. Cette collaboration de la dernière chance impliquait de soutenir l’armée ukrainienne, les bataillons de volontaires et le gouvernement ukrainien. Une partie de nos ex-camarades décida d’aller combattre les pro-russes, ou soutenait une telle décision. Évidemment, personne ne voulait devenir la chair à canon des capitalistes et de l’État. Certains estimaient cependant que se battre du côté ukrainien était la seule manière de résister à l’invasion des bataillons russes et au régime de Poutine. Les plus naïfs voulaient croire à l’imprévisibilité révolutionnaire du « peuple » et pensaient pouvoir faire de l’agitation anarchiste parmi les combattants et les soldats, jusqu’à ce qu’ils retournent leurs armes contre leurs vrais oppresseurs. Certains y allèrent par simple désœuvrement, les plus cyniques y voyant une occasion d’« acquérir une expérience de combat ». Le support à la lutte armée engendra une véritable fascination pour le domaine militaire ; une partie du mouvement semblait complètement hypnotisée par tout ce camouflage et ces mitraillettes. Bientôt, il devint périlleux d’aborder le sujet de la guerre. La propagande ne faisait pas seulement des ravages en Russie, mais aussi en Ukraine. Là-bas, les discours antimilitaristes étaient associés aux pro-russes, et dénoncer la guerre pouvait rapidement entraîner l’accusation d’être un agent de Poutine. D’autant que tenir un discours public contre la conscription était devenu une infraction pénale. Bien des gens se sentaient simplement fatigués de ces conflits, et quittèrent le mouvement. La crise économique ukrainienne faisait pression et forçait les gens à travailler plus ou à se débrouiller avec ce qu’ils avaient sous la main. Alors que l’énergie de Maïdan continuait encore d’alimenter des projets autonomes, cette stagnation frappa le mouvement de plein fouet, précisément au moment où la société ukrainienne était en crise et que le gouvernement n’avait pas encore repris le contrôle de la situation.